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Imaginer des futurs et comprendre ce que pourrait être l’avenir

1/2 - par Clémence Cornuz

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Quel est le point commun entre Nike et Boeing ? Entre Visa et Oculus ? Entre Ford et l’armée française ? Toutes ces entreprises ont, ou ont eu, recours au design fiction.

Développer la flexibilité mentale, la résilience et la capacité d'improvisation

Le design fiction, c’est l’exploration de futurs – probables, possibles ou complètement spéculatifs – dans le but de réfléchir à leurs conditions d’existence et à leurs conséquences. Le but de la démarche n’est pas spécifiquement d’imaginer des futurs désirables pour ensuite élaborer une stratégie de développement qui favoriserait leur existence, ni d’imaginer des futurs dangereux pour challenger la manière dont on est capable de répondre à des crises potentielles (même s’il est vrai que c’est une approche qui s’intéresse beaucoup aux scénarios dystopiques). C’est plutôt de se confronter à des visions différentes de ce que les tendances et stratégies suggèrent afin d’élargir ses horizons, remettre en question ses postures, d’interroger d’éventuels tabous et, au final, développer la flexibilité mentale, la résilience et la capacité d’improvisation.

Le processus repose sur deux piliers. D’une part, l’étude de ce réservoir incroyable d’imaginaires qu’est la science-fiction. Le genre fait en effet office de « laboratoire où les logiques de pensée d’une époque […] sont mis à l’épreuve » (Nicolas Minvielle et Olivier Wathelet, Jouer avec les futurs : Utilisez le design fiction pour faire pivoter votre entreprise), ces imaginaires peuvent faire office de support à des exercices créatifs de projection tout en illustrant les limites de notre imagination;. Par exemple, Nicolas Minvielle et Olivier Wathelet suggèrent de partir d’une problématique d’usage, d’aller chercher des applications dans les imaginaires, puis de revenir dans la réalité grâce aux technologies. Ainsi, à la problématique « comment échapper à la détection par les drones ? », la cape d’invisibilité d’Harry Potter suggère une solution : les drones utilisant la détection de chaleur, on pourrait simplement se couvrir d’un drap en coton humide à leur approche – ce qui s’avère d’ailleurs être une technique utilisée par les talibans. Autre exemple, une marque de vêtements pourrait, en analysant des œuvres de fiction, découvrir de nouvelles perspectives de développement : protection contre les risques climatiques et les milieux hostiles, contre la reconnaissance faciale et la géolocalisation, etc.

Comme l’explique Nicolas Nova dans Futurs ? La panne des imaginaires technologiques, il convient de compléter cette étape en se penchant sur les créations et projets d’artistes, designers, architectes, scientifiques, etc. C’est dans cette optique que l’Université de la Pluralité, dans ses premiers ateliers consacrés au futur du travail (WORK+), a aussi inclus des présentations de start-ups : si la science-fiction a produit des imaginaires multiples et marquants, le futur est aussi « caché dans le présent, en gestation. Il est dans les fab labs, il est dans les monnaies virtuelles, dans les technologies de pointe, il est dans l’effervescence intellectuelle des inventeurs de l’avenir… » (Usbek & Rica). Sortir du monde occidental est tout aussi crucial, car, comme l’explique Nova, il « n'y a pas un futur uniforme en devenir, mais des mutations étranges, des assemblages fascinants qui ont lieu de manière distincte dans les différents endroits du monde. »

Un outil incroyable pour faciliter le changement

L’autre pilier du design fiction – généralement, la deuxième étape du processus – est la création de récits fictionnels, ou a minima de fragments de futurs (par exemple un magazine ou des conversations sur une hotline). Concrètement, par rapport à des méthodes prospectives reposant sur l’analyse de statistiques et de signaux faibles, créer une histoire fictive a l’avantage de favoriser le recul, la créativité et la prise de risque. De plus, le format narratif offre une base de réflexion et de discussion généralement plus facilement accessible que des considérations théoriques ou abstraites. Enfin, c’est un outil incroyable pour faciliter le changement et susciter l’adhésion à une vision, une stratégie, une démarche citoyenne ou encore une culture d’entreprise. C’est en effet une manière pour tout un chacun de s’investir dans et de s’approprier le futur, voire de (ré-)enchanter son avenir.

Appréhender le monde à travers la fiction

Mais si créer des histoires est un moyen privilégié d’interroger notre futur, c’est aussi parce que c’est un réflexe humain, une démarche instinctive qui va de pair avec notre besoin de donner une signification et une logique aux événements, quand bien même ils sont effectivement distincts, arbitraires et désorganisés. Nous vivons dans un monde construit sur des récits, des représentations, des idéologies, car nous sommes des animaux narratifs – pas uniquement d’un point de vue philosophique, mais jusque dans la manière dont notre cerveau est structuré et traite l’information. Certains font d’ailleurs l’hypothèse que l’analyse de l’environnement à travers des histoires a été un avantage adaptatif pour les humains, car cela nous aide à analyser ce qui se produit et à retenir le sens dans nos expériences. Dans tous les cas, l’utilisation de la terminologie du film Stalker (Andreï Tarkovski, 1979) pour désigner les pompiers qui se rendaient sur le site de Tchernobyl juste après la catastrophe nucléaire , ou, plus récemment, l’envol des ventes du jeu vidéo Plague, Inc. suite à l’épidémie du coronavirus montre bien que l’on a besoin d’appréhender le monde à travers à travers la fiction, car celle-ci elle aide à comprendre et intégrer une réalité absurde et inimaginable.

 

Pour que les fictions produites dans une démarche de design fiction soient crédibles, il y a selon Minvielle et Wathelet deux impératifs. Premièrement, il faut éviter de créer un univers complètement nouveau et futuriste, lisse et hyper-cohérent, car la difficulté de s’y projeter le rend stérile ; il vaut mieux ancrer des nouvelles technologies dans un environnement familier afin de créer des décalages desquels pourront surgir des idées nouvelles. Deuxièmement, tout ne doit pas bien se passer, car les visions idéales sont de piètres supports de créativité ; à l’inverse, les échecs et les difficultés ouvrent la réflexion et favorisent l’action.

 

Ce n’est pas que pour cette raison que le design fiction affectionne particulièrement les wild cards, c’est-à-dire les hypothèses improbables mais qui auraient des conséquences immédiates et importantes. Imaginer des wild cards permet aussi de réagir de manière plus sereine et efficace lorsque quelque chose de peu probable survient : il est toujours plus facile de négocier un événement qui a déjà fait l’objet d’une première représentation, et il est toujours plus facile de s’adapter à l’inconnu quand on a déjà réfléchi à une multitude de situations plutôt qu’à une seule. Le design fiction est donc un outil précieux pour sortir des routines et des cadres de pensées classiques. Or, dans un contexte où les visions d’avenir tendent à se focaliser soit sur l’effondrement et le survivalisme, soit sur la vie en communautés locales et la confiance aveugle en la nature, se créer une culture du futur est indispensable.

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